L’entrée de Cuba et les nouvelles lignes de tension des blocs émergents
En décembre 2025, lors d’un forum international consacré à la sécurité maritime en Asie, un haut responsable diplomatique résumait la situation en une formule restée confidentielle : « Les routes commerciales ne sont plus seulement des lignes logistiques, ce sont des lignes de front potentielles. »
Cette phrase, presque anodine, dit pourtant l’essentiel de l’année qui s’ouvre. En 2026, la géoéconomie mondiale entre dans une phase où la sécurité redevient le socle des alliances, reléguant la seule logique de croissance au second plan.
Dans cet environnement sous tension, les équilibres entre les BRICS, l’APAC et l’ASEAN** deviennent plus instables, plus réversibles. L’élargissement des blocs émergents, longtemps interprété comme un signe de puissance collective, révèle désormais ses fragilités internes. L’entrée de Cuba agit moins comme un événement isolé que comme un révélateur d’un basculement plus profond.
Les signaux faibles accumulés depuis 2024 convergent. En 2026, la probabilité de conflits militaires régionaux s’inscrit durablement dans les scénarios des États et des marchés. Les tensions en mer de Chine méridionale, en Europe orientale, au Moyen-Orient et sur certaines routes maritimes stratégiques cessent d’être des risques périphériques : elles deviennent des hypothèses centrales.
Les marchés financiers ont intégré ce changement de paradigme. La volatilité persistante observée sur le VIX, indicateur de référence du stress boursier, ne traduit plus uniquement des anticipations monétaires. Selon plusieurs gestionnaires d’actifs internationaux, elle reflète désormais l’anticipation de chocs géopolitiques discontinus, capables de désorganiser brutalement les flux commerciaux et financiers.
Dans les salles de marché comme dans les cercles diplomatiques, un constat s’impose : les alliances ne sont plus acquises, elles sont conditionnelles.
La recomposition stratégique s’observe avec une acuité particulière en Amérique latine, redevenue un espace clé de rivalité entre grandes puissances. Les États-Unis y renforcent leur présence politique et sécuritaire, dans un contexte de concurrence directe avec la Chine. Plusieurs États latino-américains, attirés par les mécanismes alternatifs proposés par les BRICS, se retrouvent pris dans une zone de friction croissante.
C’est dans ce cadre que l’intégration de Cuba au sein de l’espace BRICS prend toute sa dimension. Cuba n’apporte ni profondeur financière ni volumes commerciaux significatifs. Elle apporte autre chose : une charge politique élevée, héritée de décennies de sanctions et de tensions avec Washington.
Cette intégration pose une question rarement formulée ouvertement :
les BRICS peuvent-ils demeurer un espace crédible pour les marchés et les investisseurs tout en intégrant des économies structurellement exposées aux pressions géopolitiques et réglementaires ?
La relation Chine–Afrique, pilier des échanges Sud–Sud, entre en 2026 dans une phase plus contrainte. Les investissements chinois ne disparaissent pas, mais ils changent de nature. Les entreprises et institutions chinoises raisonnent de plus en plus en termes de sécurité des actifs, de protection des infrastructures critiques et de continuité politique.
Les États africains perçus comme fragiles sur le plan institutionnel, sécuritaire ou social voient certains projets ralentis, redimensionnés ou conditionnés à des garanties renforcées. Ce mouvement ne relève pas d’un désengagement idéologique, mais d’un pragmatisme assumé. La sécurité devient un préalable à l’économie, et non plus une variable secondaire.
L’Afrique se retrouve ainsi dans une position singulière : à la fois courtisée pour son rôle stratégique et scrutée pour sa capacité à garantir la stabilité dans un monde fragmenté.
Du côté de l’APAC et de l’ASEAN, la réponse est plus feutrée, mais tout aussi significative. Les pays d’Asie du Sud-Est cherchent à préserver leur équilibre stratégique entre Washington et Pékin, tout en évitant toute polarisation excessive. En 2026, cette prudence se traduit par une sélectivité accrue des partenariats, notamment en Afrique.
Les corridors Afrique–Asie demeurent prioritaires, mais ils sont désormais évalués à l’aune de critères élargis : stabilité régionale, exposition aux sanctions croisées, résilience logistique. Des indicateurs du commerce maritime mondial, tels que le Baltic Dry Index, sont de plus en plus utilisés pour anticiper les perturbations liées aux tensions sécuritaires.
Selon un assureur maritime basé à Singapour, les risques géopolitiques sont désormais intégrés dans les primes d’assurance au même titre que les risques climatiques — un basculement révélateur de l’époque.
Les flux de capitaux confirment cette lecture prudente. Les grands investisseurs ne désertent pas les marchés émergents, mais ils opèrent des arbitrages de plus en plus fins. Sur des indices de référence comme le MSCI Emerging Markets, les allocations deviennent sélectives, pays par pays, projet par projet.
Un analyste d’un gestionnaire d’actifs européen résume la tendance en ces termes :
les investisseurs ne fuient pas le risque, ils fuient l’imprévisibilité.
Pour les États africains engagés dans des partenariats BRICS–APAC–ASEAN, cette réalité impose une exigence nouvelle : la crédibilité institutionnelle et sécuritaire devient aussi déterminante que la rentabilité économique.
L’entrée de Cuba accentue également les inquiétudes liées aux sanctions extraterritoriales. Plusieurs établissements financiers internationaux ont renforcé leurs procédures de conformité dès lors qu’un projet implique des États exposés à des régimes de sanctions américains ou européens.
Selon un spécialiste du financement du commerce international, l’effet Cuba dépasse largement son poids économique : il complexifie les montages financiers, ralentit certains flux et oblige les partenaires à naviguer dans un environnement réglementaire plus dense, où la moindre erreur peut bloquer des projets entiers.
L’année 2026 ne sera pas celle de l’expansion sereine des blocs émergents. Elle sera celle des choix contraints, des arbitrages difficiles et des alliances réévaluées à la lumière de l’insécurité croissante.
Les BRICS, l’APAC et l’ASEAN n’entrent pas en déclin ; ils entrent dans une phase de maturité sous tension, où la cohérence interne et la gestion du risque pèseront autant que la croissance.
Mais derrière cette fragilité croissante se dessine peut-être une évolution plus profonde. Une économie mondiale contrainte de reconnaître que la sécurité — politique, militaire, logistique — n’est plus un coût externe, mais un bien collectif, sans lequel aucun partenariat durable n’est possible.
Quand la sécurité revient au centre du jeu,
les alliances cessent d’être idéologiques.
Elles deviennent conditionnelles — et parfois temporaires.