🧭 La nouvelle mine mondiale
Dans les entrailles de la ville, une autre guerre des ressources a déjà commencé

Il ne ressemble pas à un stratège. Il porte des gants en caoutchouc, une combinaison orange délavée par les saisons, et passe ses journées à trier ce que d’autres ont jeté. Mais ce que Ravi Kumar extrait chaque jour des décharges de la périphérie de Delhi — câbles de cuivre, circuits imprimés, boîtiers d’ordinateurs éventrés — vaut, au gramme, plus que ce que certaines mines d’Afrique sortent en une semaine de leurs profondeurs. Il ne le sait pas. Ou plutôt : il ne sait pas encore à quel point il est au cœur d’une bataille géopolitique qui se joue à des milliers de kilomètres de sa charrette.
♻️ Le déchet, nouvelle matière première du siècle

Commençons par un chiffre que personne ne cite dans les grands discours sur la transition énergétique : d’ici 2050, le monde produira 3,4 milliards de tonnes de déchets solides par an. C’est ce qu’établit la Banque mondiale dans son rapport What a Waste 2.0. Trois virgule quatre milliards. Soit près d’une tonne et demie de déchets pour chaque être humain vivant sur la planète, chaque année.
On pourrait s’arrêter là, lever les yeux au ciel, parler de catastrophe écologique. Ce serait passer à côté de l’essentiel.
Car dans ces montagnes de déchets se cachent des matériaux que les puissances industrielles s’arrachent à prix d’or : du lithium, du cobalt, du nickel, du cuivre, des terres rares. Les mêmes matériaux qui entrent dans la composition des batteries électriques, des éoliennes, des semi-conducteurs, des réseaux de communication 5G. Les mêmes matériaux dont l’Agence internationale de l’énergie prédit que la demande pourrait être multipliée par quarante d’ici 2040.
👉 La mine du XXIe siècle n’est pas en Mongolie-Intérieure. Elle n’est pas non plus dans le sous-sol du Congo ou du Chili. Elle est dans nos poubelles. Dans nos vieilles batteries de téléphone. Dans les cartes mères que nous balançons à la benne sans y penser.
Et certains États l’ont compris bien avant les autres.

En janvier 2018, la Chine envoie un signal discret mais dévastateur au reste du monde. Elle annonce l’interdiction d’importer vingt-quatre catégories de déchets solides étrangers. La politique est baptisée National Sword — l’épée nationale. Des milliers de conteneurs de plastique, de papier, de ferraille, qui transitaient chaque mois depuis l’Europe, l’Australie, les États-Unis vers les usines chinoises de tri, se retrouvent soudain bloqués dans les ports.
L’Occident crie à la catastrophe logistique. Les municipalités européennes se retrouvent les bras chargés de leurs propres ordures. En Australie, certaines villes brûlent des plastiques qu’elles n’arrivent plus à exporter.
Mais la Chine, elle, ne jette pas ses déchets. Elle les retravaille. En interne. Avec ses propres industries, ses propres technologies, ses propres filières de valorisation. Ce que Pékin dit en substance, c’est : nous n’allons plus traiter vos ordures pour vous. Nous allons traiter les nôtres. Et en extraire ce qui nous appartient.
Depuis, les plans quinquennaux chinois intègrent explicitement le recyclage des ressources comme axe industriel stratégique. La récupération du lithium issu des batteries usagées est devenue une priorité nationale. Des entreprises comme CATL — le géant mondial des batteries — investissent massivement dans des usines de recyclage capables de récupérer jusqu’à 99 % des matériaux critiques contenus dans leurs propres produits. Le circuit est bouclé. La dépendance aux importations, réduite.
👉 Xi Jinping l’a dit lui-même, sans ambiguïté, lors d’un discours sur l’économie circulaire en 2021 : « Nous devons promouvoir un développement vert et circulaire afin de garantir la sécurité des ressources nationales. » L’environnement, ici, n’est qu’un habillage. Ce qui compte, c’est la souveraineté.
🏭 New Delhi : la mine informelle et les enjeux d’une formalisation

À quelques milliers de kilomètres de Pékin, dans la chaleur poisseuse de la périphérie de Delhi, Ravi Kumar n’a pas attendu les directives gouvernementales pour faire de l’urban mining son métier.
Il est l’un des millions de kabadiwallas — ces récupérateurs informels qui forment l’épine dorsale invisible du recyclage indien. Chaque jour, ils collectent, trient, revendent. Chaque jour, ils extraient des matières premières de ce que la ville rejette. Selon certaines estimations, ce réseau informel traite jusqu’à 90 % des déchets électroniques recyclés en Inde — sans formation officielle, sans protection réglementaire, et souvent en exposant leur corps à des substances hautement toxiques.
L’Inde produit plus de 160 000 tonnes de déchets municipaux par jour. C’est colossal. C’est aussi une ressource extraordinaire si elle est correctement saisie.
New Delhi l’a compris, avec le retard et les hésitations propres à toute démocratie complexe. Le gouvernement a renforcé ses règlementations sur la responsabilité élargie des producteurs pour les plastiques et les déchets électroniques. Des zones industrielles dédiées à la valorisation commencent à émerger. L’objectif est clair : ne plus laisser cette richesse aux seules mains du secteur informel, mais en faire un levier de puissance manufacturière.
👉 L’Inde qui ambitionne de devenir l’atelier du monde ne peut pas se permettre de dépendre de chaînes d’approvisionnement en matières critiques qu’elle ne contrôle pas. Le recyclage stratégique, c’est sa façon de reprendre la main.
🌊 Les îles qui se noient sous leurs propres déchets

Là où la question devient franchement existentielle, c’est dans les petits États insulaires du Pacifique.
À Fidji, à Samoa, aux Îles Marshall, la gestion des déchets n’est pas un sujet technique réservé aux ingénieurs municipaux. C’est une question de survie. Surface limitée. Pas d’arrière-pays où stocker. Des écosystèmes marins d’une fragilité absolue. Et une pollution plastique qui arrive par les courants autant qu’elle est produite localement.
Ici, le déchet n’est pas une ressource à valoriser. Il est d’abord une menace directe contre le territoire, contre l’eau potable, contre la pêche qui fait vivre les populations. La décharge, dans ces géographies, n’est jamais loin de la mer.
👉 Ces États ont donc une relation particulière à la question des déchets dans les négociations internationales. Ils portent, dans les forums du Pacifique et aux Nations Unies, une voix qui n’est pas celle du recyclage comme opportunité industrielle, mais celle du recyclage comme condition de survie. Cette différence de perspective est précieuse. Elle rappelle que derrière les grands équilibres géopolitiques, il y a des réalités humaines que les plans quinquennaux ne voient pas.
📍 L’Égypte, carrefour silencieux

Au Caire, la dynamique est encore différente. L’Égypte modernise ses infrastructures de gestion des déchets avec le soutien de bailleurs internationaux — Banque mondiale, Union européenne, partenaires du Golfe. La ville produit des volumes considérables, et le pays est conscient de sa position géographique unique : au carrefour de l’Afrique subsaharienne, du Maghreb et du Moyen-Orient.
👉 Être un hub de valorisation régionale des déchets, c’est aussi être un hub de ressources. Et dans un contexte où l’Afrique est le continent qui connaît la croissance démographique la plus rapide — et donc la production de déchets la plus rapide — celui qui contrôle les infrastructures de recyclage du continent contrôle une partie non négligeable de ses ressources futures.
Le Caire le sait. D’autres capitales aussi.
🤐 Ce que les sommets ne disent pas

Dans les couloirs des sommets BRICS, dans les forums industriels régionaux d’Asie-Pacifique, dans les réunions discrètes qui préparent les grandes agendas économiques, la question de la sécurisation des ressources via la récupération secondaire est désormais sur la table.
Peu de caméras. Peu de communiqués flamboyants. Le sujet est jugé trop technique pour les grands discours. Parfois considéré comme peu noble — on ne fait pas de politique avec des ordures, pense-t-on encore dans certains cabinets.
C’est précisément pour ça qu’il est stratégique.
Les grandes reconfigurations du pouvoir mondial se jouent rarement sur les scènes que tout le monde regarde. Elles se jouent dans les détails de ce qu’on ne voit pas : les infrastructures, les chaînes logistiques, les brevets de procédés de recyclage, les accords bilatéraux sur les déchets électroniques. La mine souterraine a toujours été, par nature, invisible. La mine urbaine l’est encore davantage.
👉 Il faut avoir l’habitude de regarder ce que les autres ne regardent pas.
⚙️ La puissance par la récupération

Revenons à Ravi Kumar, à sa charrette, à ses gants orange. Il ne sait pas qu’il incarne, dans sa façon de travailler, une vérité que les grandes puissances industrielles mettent des milliards à institutionnaliser. Que la valeur n’est pas que dans ce qu’on extrait de la terre. Qu’elle est aussi — et de plus en plus — dans ce qu’on récupère de ce qu’on a déjà utilisé.
La transition énergétique a besoin de matières. Ces matières sont rares, disputées, géopolitiquement sensibles. Celui qui saura les extraire deux fois — de la terre d’abord, des villes ensuite — aura un avantage structurel que nulle sanction commerciale ne pourra effacer.
Le recyclage stratégique n’est plus un sujet périphérique réservé aux écologistes ou aux ingénieurs municipaux. C’est une nouvelle infrastructure de puissance. Aussi déterminante, à terme, qu’un port en eau profonde ou qu’une ligne ferroviaire transcontinentale.
👉 mine du XXIe siècle est dans nos villes. Elle attend d’être prise au sérieux.